Il y a dix ans, une allocation au capital-investissement ou au crédit privé demeurait l'apanage des grandes institutions. Aujourd'hui, elle constitue un trait déterminant de la façon dont investissent les familles dotées d'un patrimoine considérable. Preqin prévoit que le marché mondial des actifs alternatifs atteindra environ 32 000 milliards de dollars d'actifs sous gestion d'ici 2030, le capital-investissement approchant les 12 000 milliards de dollars, le crédit privé s'établissant autour de 4 500 milliards de dollars et les infrastructures triplant presque, vers 3 000 milliards de dollars.
Les familles ont porté une large part de cette croissance. Le nombre de family offices détenant une allocation aux marchés privés a progressé de plus de 500 % depuis 2016, et les actifs privés constituent désormais une composante structurelle du portefeuille du family office, et non plus une position satellite.
Données sectorielles via CNBC, 2025
À quoi ressemble aujourd'hui le portefeuille familial type
Le UBS Global Family Office Report 2025, qui a interrogé 317 single family offices dont la valeur nette moyenne s'élève à 2,7 milliards de dollars, montre à quel point le bilan a basculé vers les actifs privés et réels. Les actions demeurent la plus importante classe d'actifs à elle seule, mais les alternatifs réunis rivalisent désormais avec elles.
| Classe d'actifs | Allocation |
|---|---|
| Actions | 30 % |
| Capital-investissement | 21 % |
| Obligations | 18 % |
| Immobilier | 11 % |
| Liquidités | 8 % |
| Hedge funds | 4 % |
| Dette privée | 4 % |
| Autres (or, infrastructures, art) | 4 % |
UBS Global Family Office Report 2025
La trajectoire n'est pas uniforme. Le même rapport a constaté que les familles prévoyaient de réduire modérément leur exposition directe au capital-investissement en 2025, d'environ 21 % vers 18 %, tout en renforçant le crédit privé. Le fait marquant n'est pas une accumulation effrénée : c'est un rééquilibrage actif au sein d'un portefeuille où les actifs privés sont désormais permanents.
Pourquoi l'illiquidité change le problème de planification
Les marchés privés récompensent la patience par une prime d'illiquidité, mais ils imposent en retour une discipline. Le capital est appelé sur plusieurs années et restitué sur plusieurs années, selon un calendrier que l'investisseur ne maîtrise pas. Une famille qui s'est engagée pour des montants trop élevés, trop vite, peut se retrouver vendeuse forcée au pire moment possible.
C'est pourquoi un plan crédible part non pas d'une allocation cible, mais d'un plancher de liquidité : la part du portefeuille qui doit rester accessible dans un horizon défini. Chaque engagement sur les marchés privés est ensuite éprouvé au regard de cette contrainte, et le moteur qui modélise les scénarios de la famille doit la respecter. La prime ne vaut la peine d'être captée que si la famille peut conserver la position tout au long d'un cycle où les distributions ralentissent alors que les appels de fonds, eux, ne faiblissent pas.
Les familles qui réussissent sur les marchés privés ne sont pas celles qui courent après le rendement le plus élevé. Ce sont celles qui ne deviennent jamais vendeuses forcées.
Le déficit de reporting
À mesure que les actifs privés croissent, la difficulté de les expliquer s'accroît elle aussi. Les valorisations sont espacées, la performance est irrégulière, et un chiffre unique reflète rarement l'ensemble du tableau. Les familles attendent de plus en plus d'une poche de marchés privés la même transparence que celle dont elles bénéficient sur leurs avoirs cotés. Les conseillers capables de montrer comment chaque engagement s'inscrit dans la politique d'investissement, et ce qu'il produit sur la liquidité et le risque au fil de scénarios nommés, sont bien mieux placés que ceux qui s'appuient sur un tableur reconstruit à la main chaque trimestre.
L'essor du crédit privé
S'il est un compartiment des marchés privés qui incarne le moment présent, c'est le crédit privé. À mesure que les banques se retiraient du financement du mid-market, les familles et les family offices ont pris le relais, séduits par les taux variables, des revenus contractuels et des conditions qu'ils pouvaient façonner. Preqin anticipe que le crédit privé atteindra environ 4 500 milliards de dollars d'ici 2030, se classant parmi les plus dynamiques de toutes les classes alternatives. Pour une famille en quête de revenus sans la volatilité des actions cotées, il est devenu une brique naturelle, à condition que le travail de crédit qui le sous-tend soit réel et que l'illiquidité soit anticipée.
À l'ampleur de l'opportunité répond la difficulté de bien la saisir. La sélection des gérants pèse davantage sur les marchés privés que presque partout ailleurs : l'écart entre le premier quartile et la médiane de performance est large et persistant. La due diligence, le rythme de déploiement et une vision claire de la place de chaque engagement dans l'ensemble ne sont pas des suppléments optionnels. Ils font la différence entre capter la prime et se contenter de payer le privilège de l'illiquidité.
La complexité est le véritable coût
Piloter un programme d'envergure sur les marchés privés coûte cher à administrer. L'exploitation d'un single family office représente généralement entre environ 0,35 % et 0,44 % des actifs par an, l'essentiel allant aux personnes et aux systèmes nécessaires pour suivre engagements, appels de fonds, distributions et valorisations à travers des dizaines de véhicules. Le travail mécanique consistant à tenir ce tableau à jour, et à le rapprocher de la politique d'investissement de la famille, est précisément celui qui devrait être automatisé, afin que le temps du conseiller soit consacré au jugement plutôt qu'aux tableurs.
Le basculement vers les marchés privés est, au fond, un basculement d'horizon temporel. Il récompense les familles qui planifient en décennies et pénalise celles qui planifient en trimestres. Le rôle du conseiller est de rendre ce long horizon lisible, contrainte après contrainte, afin que la prime puisse être gagnée sans que le portefeuille ne soit jamais acculé, et sans que le reporting ne devienne un exercice d'archéologie trimestriel.
Sources : Preqin, Private Markets in 2030 ; UBS Global Family Office Report 2025 ; CNBC (2025). Les chiffres sont des projections et des moyennes d'enquête.